Changer la ville...

Architecture et citoyenneté

Publié le 26 février 2003


L’architecture a toujours été le domaine réservé du Prince [1]. Que ce Prince soit Louis XIV (le Château de Versailles), Mitterrand (la pyramide du Louvres, l’Opéra Bastille, la Très Grande Bibliothèque...), ou Chirac : il n’y a pas d’intervention active de l’habitant dans le domaine de l’habitation ou de la ville, sauf à titre expérimental dans le cadre des municipalités, ou dans des interventions ponctuelles spontanées.

La ville est donc le reflet du pouvoir politique et économique en place, et celui-ci se distingue par sa volonté d’uniformisation, de centralisation et de profit.

L’uniformisation ? Les projets architecturaux sont conçus dans des cabinets d’études, imperméable à toute réalité locale. Son but ? Casser le pouvoir de la rue. Celle-ci était avant tout un lieu d’échanges, de rencontres, l’endroit le plus favorable aux contacts humains. Elle est devenue un lieu de passage pour les automobiles, un espace pollué et désagréable à vivre. Ceci n’est pas un hasard : l’Etat a systématiquement dénaturé la rue pour détruire son pouvoir, qui s’exerçait hors de son contrôle.

La centralisation ? Elle répond à une certaine logique : plus le pouvoir est fort, plus sa capitale doit l’être. Paris et sa région sont le reflet du centralisme qui a toujours caractérisé notre pays, de l’Ancien Régime au projet d’Aménagement du territoire conçu par Pasqua, en passant par le centralisme jacobin.

Quand au profit, il est la valeur centrale du système capitaliste. Une ville, ses immeubles et ses rues doivent être rentables. La vie culturelle ou sociale des quartiers ne l’est pas. Un immeuble HLM en core moins, donc on le construit au moindre coût. Déjà en 1978, le responsable de la construction des HLM déclarait que, dans les vingt années qui allaient suivre, il faudrait démolir des milliers de HLM qui ne correspondent plus aux critères de viabilité actuellement officiels. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’exemple parisien est le plus flagrant : les immenses tours construites à la périphérie de Paris sont devenues des cités-ghettos, symboles du mal-vivre dans notre société. La mairie de Paris tente de limiter les dégâts en réhabilitant certains immeubles construits dans les années 60 : on crée des balcons, on repeint. Mais l’ampleur du désastre est visible à chaque rue : quartiers défigurés par des barres de plusieurs dizaines de mètres de long, architecture ancienne en voie de démolition, que la mairie refuse de rénover, préférant démolir au plus grand profit des promoteurs immobiliers. Combien de milliers de m2 de bureaux inoccupés à louer, alors que tant de personnes sont mal-logées ou sans logement ?

Le combat contre ces trois valeurs passe par l’instauration du contrôle populaire sur l’espace urbain, pour aboutir, au final, à l’autogestion urbaine. Plusieurs exemples nous montrent les pistes à suivre pour que nous nous réapproprions nos quartiers et nos villes..

La participation individuelle ou collective des habitants à la modification de leur cadre de vie Aux États-Unis, les habitants des ghettos ont réalisé d’immenses fresques. Celles-ci affirment leur présence à l’extérieur de leur quartier, notamment dans le métro, par des manifestations de peinture murale. En France, des habitants des banlieues et des cités se sont appropriés ce mouvement (les tags) pour décorer leurs immeubles. D’autres réalisent leurs propres pochoirs pour marquer leur empreinte, leur identité ou leurs idées sur leurs murs.

Au Brésil, de jeunes architectes participent à ce type de tentatives et mettent leurs connaissances techniques à la disposition de la population et des enfants qui peuvent ainsi réaliser la maison de leurs rêves. On assiste à la volonté d’un individu de recréer son cadre de vie, en réaction à l’uniformité qui lui est imposée et qui ne lui convient pas. Ces “maisons de rêve" avec leurs nombreux couloirs et recoins vont à l’encontre de tous les critères rationnels et fonctionnels qui sont ceux de l’architecture officielle. En France l’initiative toulousaine des repas de quartiers lancée en 1991 s’est répandue dans plusieurs villes du sud de la France dans le cadre de la Linhat imaginot, qui oeuvre pour la démocratisation de la vie sociale et culturelle et contre le centralisme parisien.

La participation des habitants à la construction de leurs habitations, à l’organisation et à la gestion de leur environnement. Il existe deux formes de participation, celle qui s’intègre dans un cadre légal, le plus souvent mise en place et contrôlée par la municipalité, et celle initiée par les habitants eux-mêmes, sans aucune assistance de l’administration étatique.

Juvisy, 1971 Les habitants ont été invités par la municipalité - élue en 1971 sur la base du Programme commun de la gauche - à intervenir dès la première phase des études d’un projet d’aménagement urbain. L’occasion était ainsi donnée aux habitants de se prononcer sur l’architecture de leur ville. Cette dynamique était d’autant plus intéressante puisque l’initiative pouvait partir de la base pour remonter aux instances administratives et techniques. La participation des habitants étant faible, cette expérience s’avère être un demi-échec. Cette faible participation s’explique : l’initiative en elle-même n’est pas partie spontanément des habitants. De plus, une participation active des habitants aux problèmes de l’urbanisme nécessite la réorganisation de leur temps, et notamment du temps de travail : il faut avoir du temps libre pour réfléchir, étudier et agir en collaboration avec des techniciens. L’autogestion de l’espace urbain restera un leurre si le temps nécessaire à cette action pour chaque individu n’est pas libéré.

Montpellier, 1993 La municipalité gérée par les socialistes ont appelé les habitants à se prononcer sur plusieurs projets, mis en concurrence, pour le réaménagement d’une place du centre-ville. Il suffisait de donner son nom et son adresse à Montpellier pour pouvoir aller voter pour tel ou tel projet. Outre les limites évoquées pour l’exemple de Juvisy, on ne connait pas les modalités de contrôle réelles exercées par les citoyens ou les associations sur ce scrutin architectural. Parallèlement, hors du cadre de la légalité, il existe des exemples d’actions spontanées en Amérique du Sud. Ces expériences incarnent, plus que celles du type précédent, l’affirmation d’une volonté populaire pour une autre forme d’habitat et d’urbanisme, et par-là même, un autre mode de vie.

Lima, 1959 Cent mille habitants des bas-quartiers décident de construire une cité nouvelle à 17 km de la capitale. Afin d’éviter la répression, ils s’organisent clandestinement, se divisant en quatre groupes qui élaborent eux-mêmes les plans de la nouvelle ville avec rues, places et écoles. Transportant tous les matériaux nécessaires sur place, ils eurent le temps de construire mille maisons, avant que la police ne stoppe l’opération. Trop tard : cinq mille personnes avaient déjà réalisé leur quartier. En Europe, il s’agit moins d’occupation de terrains non bâtis que de réactions des habitants contre la destruction systématique de leurs quartiers sous couvert de “réhabilitation”. Il s’agit de démolir les vieux quartiers (populaires) pour reconstruire bureaux et habitations de luxe. Une réhabilitation séléctive qui se fait aux dépens d’une réhabilitation sociale (rénovation des vieux immeubles sans changement de fonctions et d’habitants). Cette “réhabilitation”, telle que l’Etat la conçoit, n’est que spéculation : municipalités, promoteurs et architectes sont alors complices dans la recherche du profit et de la rentabilité, qui se fait aux dépens des habitants.

Paris, 1977 L’élection de Jacques Chirac, premier maire de Paris du Xxe siècle [2] , marque le début d’une grande opération de “dépopularisation” de la ville. Dans un premier temps, promoteurs et municipalité s’associent pour raser complètement les vieux quartiers sous couvert de justifications sanitaires (lutte contre la tuberculose, le saturnisme...). Les habitants sont alors obligés de partir s’installer en banlieue (peut-on parler de “deportation urbaine” ?). Puis, avec l’aide d’architectes verreux - qui n’habiteront jamais dans ce qu’ils construisent - des milliers de m2 de bureaux, de duplex grand standing ou d’appartements rustiques et bourgeois remplacent les immeubles et maisons de briques rouges, les quartiers universellement connus par la littérature ou le cinéma, ou bientôt, plus rien n’existera. Cette politique comporte deux avantages. D’une part, petites et moyennes entreprises du tertiaires et professions libérales s’installent à la place des ouvriers ou des petits artisans. Et cela signifie plus d’impôts et de taxes (ils en ont les moyens). D’autre part, l’électorat populaire et donc plus facilement révolutionnaire (selon la vision de l’époque) est chassé vers la banlieue. Les luttes se sont donc développées contre cette politique, et se concentrent désormais sur l’est parisien. Comme toutes luttes de résistance, elles portent en elles leur propre limite : il s’agit de defendre un pâté de maison - la ZAC des Amandiers (XXème arrt) - ou de revendiquer le relogement sur place en cas d’expulsions - luttes dites de la place de la Réunion (XXè), du Quai de la Gare (XIIIè) et de l’esplanade de Vincennes (XIIè).

Bruxelles, 1900 Jusqu’à la date de l’exposition universelle, Bruxelles restait l’un des fleurons de l’architecture. Cette ville a été complètement éventrée pour des raisons de circulation - l’urbanisme est désormais prisonnier de la toute puissante voiture - et pour les mêmes motivations vénale qu’à Paris. De plus, il s’agissait d’une entreprise délibérée pour tenter d’en faire la future capitale de l’Europe, notamment en y installant les sièges de grandes sociétés multinationales. Cependant, l’union d’architectes et d’habitants refusant ce système ont commencé à modifier les décisions municipales ou nationales. Ainsi, en 1968, un jeune architecte, Maurice Culot, effrayé par le rôle que prenait sa profession, fonde l’Atelier de recherche et d’action urbaine (ARAU). Face à la destruction des vieux quartiers bruxellois et à l’occupation du centre-ville par des immeubles de bureaux, l’ARAU menait sa première action d’information : alerter l’opinion publique sur les projets d’urbanisme, soigneusement dissimulés jusqu’au moment où leur réalisation est irréversible. Des comité d’habitants se constituaient dans les quartier visés et élaboraient un contre-projet. Celui-ci était techniquement réalisé par des architectes puis discuté, critiqué et amendé par le comité d’habitants qui le proposait ensuite à l’administration. La première victoire est celle des habitants du quartier de Marolles qui devaient être expulsés pour permettre la construction de bureaux : ils ont fait échec au projet de l’Etat et obtenu que leur quartier soit rénové selon leurs propres idées. Ces comités bruxellois marquent une esquisse d’autogestion urbaine.

Grenoble, 1968 Historiquement, il y existe des Unions de quartier, constituées de notables, dont le rôle est de discuter avec la municipalité des problèmes de quartier. En 1968, ces Unions sont investies par les gauchiste qui y ont avancé l’idée "d’auto-réalisation". Dans la rue St Laurent, s’est alors constituée une Maison de quartier : les habitants, aidés de quelques jeunes architectes et d’ouvriers aux spécialités différentes, se sont chargés de l’installation d’équipements sanitaires dans les immeubles de cette rue.

Rome, Parme, Milan 1968 En Italie, dans les années 60, l’urbanisme revet des aspects spécifiques : il s’agit surtout de réhabiliter des sites historiques dans les villes anciennes sans en chasser la population. A cette époque, les comités de quartier y sont reconnus par la législation : ils sont élus, au même titre que les municipalités, et détiennent une partie des responsabilités qui incombent, en France, aux mairies. Ils ont certains pouvoirs, jusqu’au droit de veto sur les projets municipaux. Ainsi, à Rome, dans un quartier populaire, un de ces comités a réussi à créer des crèches et des équipements sociaux dans des locaux de type historique ou industriel que l’Etat voulait transformer en Musée. A Parme, une expérience, lancée par des psychiatres, consiste à recréer des structures organiques et des formes d’autogestion de l’équipement collectif social (crèches, écoles, hôpitaux) par la population. Conséquence remarquable : on assiste à la suppression des hôpitaux psychiatriques et la réintégration des malades mentaux dans les quartiers grâce à la solidarité collective (familles, syndicats). A Milan, cinq mille personnes, à l’appel du collectif théâtral La Commune, se réapproprient la Palazzina afin d’en faire un centre de production artistique populaire ouvert à tous et un lieu de débat culturel et politique au service des travailleurs et étudiants.

Aujourd’hui les luttes urbaines revêtent un caractère plus spécifiques, voir parcellaires. Des actions se développent dans un immeuble contre une augmentation de loyer, dans un quartier, contre l’expulsion d’un de ses habitants originaire d’un autre pays. Certaines associations arrivent, de manière juridique, à annuler un permis de construire, du moins temporairement. Mais qu’en est-il des luttes positives pour la qualité de la vie, pour l’instauration d’une nouvelle vie de quartiers, qui se ferait hors des liens commerçants et des policiers îlotier ? Qu’en est-il de ces luttes pour l’autogestion de l’espace urbain ? Cette prise en main des habitants de leur espace nécessite l’appropriation et la connaissance des éléments nécessaires à la maîtrise de cet espace. En effet, le Savoir lié à l’aménagement urbain, à l’architecture, est actuellement réservé à une élite, destinée dans sa majorité à servir le pouvoir en place. Mais il ne s’agit pas non plus de remplir bénévolement les fonctions du système en reproduisant à terme ses shémas. L’autogestion urbaine permet aux individus de prendre conscience que, par leur prise en main, ils peuvent échapper à toute forme de dictature (architecturale en l’occurence) et réaliser eux-mêmes leur vie.

Paru dans REFLEXes N°47, oct./nov. 1995



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[1] Le texte original, intitulé « Luttes urbaines », a été publié dans la Revue anarchiste, éditée par le groupe Emma Goldman (Fédération Anarchiste) en juillet 1978. Cette version a été revue et corrigée par l’équipe de L’Ennemi public n°XX (groupe de quartier du Xxe arrondissement de Paris, rattaché au Réseau No Pasaran !).

[2] En effet, depuis la Commune de Paris de 1871, la République avait tellement peur que sa capitale se dote d’un maire d’extrême gauche que, jusqu’en 1977, seuls les maires d’arrondissements étaient élus.

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