



par Jypnon
Juste avant la troisième sonnerie, prélude à la mise en marche du répondeur, Sandra décrocha le combiné.
Allô ? le commissariat de police ?
Oui monsieur..., répondit la jeune femme sans hésiter, machinalement, avant même d’avoir enregistré la phrase de son correspondant.
Je vous appelle, parce qu’en face de chez moi, il y a une bande de jeunes d’allure pas catholique qui ont ouvert la porte d’un immeuble fermé depuis des années et qui ont l’air de se livrer à un trafic. Ils transportent des meubles, des cartons, des instruments de musique...
Attendez monsieur, ne quittez pas... Ce que vous dites est très intéressant, je vous passe le commissaire principal...
Sandra, l’air hilare, maintenant bien réveillée, secoua son compagnon, lui expliqua en quelques mots la situation et lui mit l’appareil entre les mains ; elle s’empara, quant à elle, de l’écouteur indépendant.
Allô commissaire Lejeune, j’écoute !
Henri Crassane commença son récit, l’assortissant de nouveaux détails.
Laurent lui demanda de décliner son identité et de donner son adresse.
Vous comprenez, ce n’est pas la première fois que des plaisantins téléphonent. Pour nous c’est du temps perdu, nous devenons la risée des malveillants, et de plus, c’est quand même le contribuable qui raq... paie.
Je suis tout à fait d’accord avec vous ! Nous croulons sous l’impôt. Si c’est pas lamentable ces politiciens fainéants et véreux... J’en trouverais moi, des solutions ! D’ailleurs, j’ai mon idée...
Laurent, abondant dans le sens du bonhomme, prit un ton amical, propice à la confidence.
Il n’eut aucun mal à deviner, sans que l’odeur ne vînt confirmer son sentiment, qu’Henri n’était pas à jeûn. Le débit verbal du sieur Crassane était rapide et, en dépit du style relativement correct, une exaltation perceptible, des hésitations et quelques difficultés d’articulation confortaient Laurent dans son analyse : les bouteilles avaient beaucoup donné... Il avait à faire à un de ces braves gens avinés, réacs en diable, prompts à vouloir aider la « keuferie » si l’occasion se présentait, peu enclins aux problèmes de conscience, prêts à beaucoup de choses malodorantes pour combler la vacuité d’une existence peu glorieuse et dénuée d’aventures.
Je vois des basanés avec des tresses plein la tête... Pas étonnant, ils sont dans tous les sales coups ! Y a même des gonz... femmes et pas que des blanches...
Laurent, habilement, « profitant » de la teneur des propos invita l’autre à approfondir son « point de vue ». Il ne se fit point prier... Il était clair qu’à l’autre bout du fil tanguait un vrai facho de base, doublé d’un jobard d’envergure.
Comment se débarrasser du problème, monsieur Crassane ? Vous avez sûrement des idées précises ! Vous savez ce qu’on dit : la critique ne suffit pas ! Nous ne sommes pas aidés dans la police, côté ministère. De plus les gens ne nous aiment pas ; nous recevons des lettres d’injures anonymes, remplies de grossièretés qui vous feraient rougir, mon brave monsieur... (Crassane eut du mal à réprimer un éclat de rire). Quant aux crédits, aux véhicules, aux effectifs, j’vous dis pas, une misère !...
Crassane évoqua son ancienne fonction : sous-officier, maintenant à la retraite ; il parla de son « travail » actuel : surveillant dans une grande surface.
Il finit par avouer qu’au « Front », on savait ce qu’il fallait faire pour en finir avec la « racaille cosmopolite », la « pourriture sociale » et « l’anarchie » régnante.
Son énervement allait croissant. Vraisemblablement, la « tête maigre » avait ouvert son torche-cul favori, « l’hebdo national », et citait des passages entiers de l’immonde « gros blanc » avec son oeil vitreux (« qui regarde sans voir », pensa Laurent qui venait d’avoir un involontaire renvoi littéraire, signé José-Maria de Hérédia).
Pour en revenir à notre affaire, rappelez-moi le numéro de l’immeuble ! Vous ne le connaissez pas !... En face du vôtre, le numéro 15...Décrivez-moi les individus, c’est très important !
Henri Crassane, délivrant son âme et s’aidant pour cela d’un langage de gougnafier, fit une description apocalyptico-grotesque de l’insolite scène se déroulant sous ses yeux et dont les acteurs, relativement bruyants en dépit de l’heure tardive, arboraient sans exception un large sourire.
Le faf pensait que décidément, les délinquants étaient peu prudents de nos jours, preuve de l’impunité dont ils jouissaient, grâce au laxisme et à l’incurie d’une justice complice, au service d’une société permissive et décadente, gérée par une bande de margoulins prêts à brader la souveraineté nationale et incapables d’utiliser correctement l’appareil d’État... » (in hebdo précédemment évoqué).
Il se sentait personnellement offensé par l’attitude, qu’il jugeait provocante, des jeunes gens. Il hésita à ouvrir sa fenêtre pour les vitupérer. Les arguments de Laurent le retinrent, ainsi qu’un naturel penchant pour une prudence suspecte tendant vers la couardise, que, ce soir, l’imprégnation alcoolique avait presque réussi à dominer.
Y en a un, ils arrêtent pas de l’appeler l’Alsacienne, en se marrant. Un nom de code... Putain, en plus c’est un bougnoule ! Ça vous dit qu’èqu’chose ?
J’te crois qu’ça m’dit quelque chose, pensa Laurent ; mais il répondit, Non ! Rien du tout, mais je note !
Grâce à la précision de Crassane, il n’y avait pas de doute pour lui ; il s’agissait de l’occupation d’un immeuble vide par des membres du groupe « Squatt à domicile », dont « l’Alsacienne » était un élément de valeur, pittoresque et futé.
La plaisanterie prenait un autre tour et ne pouvait se conclure par les traditionnelles injures et l’expression d’un insondable mépris pour le répugnant personnage...
Les relations entre « Squatt à domicile » et les différents collectifs libertaires étaient chaleureuses.
Sandra et Laurent avaient lutté aux côtés de ses membres, dans le « Comité des mal-logés », pour soutenir solidairement des familles d’origine étrangère, jetées sur le pavé de la capitale l’été dernier par les spéculateurs immobiliers dont les complicités politiciennes étaient connues (et de tous bords), ainsi qu’étaient prouvées les complicités avec des officines de nervis, prompts au coup de main, de l’incendie criminel à l’élimination physique directe, pourvu que la « cause » relève du terrorisme anti-immigrés. Laurent pensa à l’« Alsacienne ». Ce surnom lui venait de sa qualité de beur. Alsacienne égale petit beur(re) ; un sourire s’épanouissait sur son visage. Sandra, qui n’avait pas perdu une bribe de conversation et avait donc saisi l’ampleur du quiproquo, était curieuse de découvrir la manière dont Laurent réglerait son compte au malfaisant stupide, craignant toutefois que son compagnon ne perdît rapidement son sang-froid avec pour conséquence une issue brutale, en « queue de poisson ». En attendant, après avoir difficilement maîtrisé une bruyante crise de fou rire, elle caressait doucement ses cheveux lui offrant un regard de tendresse complice. Elle pensa à ces gosses, pour la plupart de culture musulmane même si la quasi-totalité des familles était athée, sous les tentes catholiques des « Compagnons d’Emmaüs », à qui elle racontait le soir un conte, parfois improvisé, toujours de mystère et d’espoir, s’accompagnant (mal) à la guitare...
Quelques années auparavant, décembre 1983, une femme africaine et son fils de dix ans, par une nuit de gel intransigeant, étaient morts de froid, « réfugiés » dans un bâtiment en construction ouvert à tous les vents, situé à deux pas de chez Sandra. Elle n’avait pas oublié, hantée par ce drame ; elle avait écrit un texte : impossible exorcisme... Ces gosses jouant, malgré l’angoisse collective, dans le square voisin réaménagé pour la circonstance...
Au terme d’une lutte longue, éprouvante, que les politiciens pro et amateurs, ainsi que leurs apprentis, avaient rapidement délaissée (les socialos qui avaient osé pointer leur fiole, malgré les propos honteux du député local de leur parti et de la politique du logement du ministre de même couleur, étaient repartis sous les huées, les lazzis et les fruits blets), des logements avaient été accordés en proche banlieue par les « pouvoirs publics », à titre provisoire... Quant aux concessions faites, elles avaient été commandées par l’acuité de la détresse des malheureux et l’urgence d’une « solution ». Laurent ne les avait acceptées que difficilement, la rage au coeur...
Il suivait de près l’affaire, ainsi que Sandra. Ils revoyaient régulièrement la plupart des familles, enfants et parents, au « Comité »...
À mon avis commissaire, y a d’la drogue dans tout ce bordel, envoyez des limiers et des gros bras... Faut nettoyer..., vociféra Crassane.
Cher monsieur, il y a mieux à faire ; écoutez-moi...
Tandis que Laurent parlait, tout en l’écoutant Sandra pensait aux feux qui avaient fait de nombreuses victimes dans des immeubles vétustes de quartiers populaires promis à la « rénovation » ; les pauvres étaient de trop, empêcheurs de bétonner à tout va pour le plus grand profit des promoteurs et des magouilleurs. Les spécialistes des méthodes fascistes avaient frappé. « Et dire que les mauvaises langues et les récalcitrants de « tous poils et de toutes nationalités » prétendaient que ces véritables sicaires (un mot qui lui vint à l’esprit, qu’elle avait noté récemment sur un répertoire où elle inscrivait la définition des mots qu’elle ignorait ; elle n’aimait pas, en effet, au cours de ses nombreuses lectures parfois complexes, se sentir en quelque sorte manipulée involontairement par l’auteur usant d’un jargon qu’elle ne possédait pas toujours) ont leurs entrées dans des partis politiques ayant pignon sur rue, voire même dans certaines mairies. La calomnie est un puits sans fond ! », songea-t-elle en ricanant. Laurent parla longuement, lentement, au crétin dangereux, n’hésitant pas à abuser des flagorneries les plus basses. Il évoqua enfin « l’immense service à rendre à la société » et à notre « cause commune » ajouta-t-il sans sourciller. Il ne cacha pas que, certes, le procédé à utiliser n’était pas entièrement légal, mais que tout serait très rapidement régularisé et que le préfet de police, voire le ministre de l’Intérieur lui-même, sauraient le féliciter et le récompenser. Crassane n’avait aucune confiance dans le ministre, il l’exprima vertement : « C’est un incapable, à la botte des marchands de tapis et de l’internationale juive ! Il raisonne (résonne) comme un pot de chambre au cul d’un malade ! »
Il faut savoir utiliser ses adversaires, rétorqua Laurent, L’essentiel est de faire tomber tous ces salopards...
Il parlementa longuement encore et finit par convaincre Henri Crassane.
Vers midi, le lendemain, il trouva dans sa boîte aux lettres un « pli spécial », non affranchi, dont l’expéditeur avoué était le commissariat central d’arrondissement.
À l’intérieur, une lettre à en tête du même ministère, tapée visiblement par une imprimante, un bon de commande vierge paraphé et tamponné et, curieusement, un billet de cent francs, « pour les menus frais annexes », expliquait un post-scriptum.
Radieux, Crassane pensa : « Le coup est sérieux, l’affaire s’annonce bien. »
Il lui était simplement demandé un travail de surveillance nocturne discrète, en s’aidant de moyens techniques performants, et ce, pendant quelques jours. Son anonymat serait respecté, évidemment, au cours de l’instruction ultérieure...
Dans l’après-midi, il obtint assez facilement une heure de congé, arguant d’un rendez-vous médical urgent qu’il n’avait pu avoir à un autre moment. En fait, il se rendit dans une grande surface spécialisée en matériel hi-fi où, aidé d’un vendeur avenant et normalisé, il choisit :
• un caméscope Mitsubishi C35 aux multiples prises de vue, objectifs interchangeables (focale téléobjectif zoom électrique de 14,2 mm à 85 mm. Focale standard zoom électrique de 9 mm à 54 mm). Prix : 9950 F (avec les deux objectifs.)
• un objectif supplémentaire (focale grand angle zoom électrique de 5,9 mm à 35,4 mm). Prix : 950 F.
Le caméscope était muni « d’un viseur couleur à cristaux liquides, un amplificateur de sensibilité pour pallier des conditions difficiles d’éclairage etc. »
• un magnétoscope JVC HR FC 100MS aux multiples cassettes. Prix : 5450 F.
• un téléprojecteur (104 cm) stéréo Philips « superscreen ». Prix : 15980 F
Le vendeur remplit le bon de commande à adresser avec la facture au commissariat central d’arrondissement (entre parenthèses : commissaire Lejeune). Un exemplaire fut remis à Crassane, lequel dut confier à la caisse centrale, le temps d’une photocopie, sa carte d’identité. Il convenait que cette formalité légale soit accomplie, lui expliqua-t-on. Il accepta, il n’avait pas le choix ; ce ne fut pas sans réticence intérieure. De toutes façons, Lejeune avait été formel dans les garanties qu’il lui avait données. Et puis, n’avaient-ils point des « amis politiques » communs ?
Il avait hâte de lui rendre compte téléphoniquement de cette première partie de sa mission, ainsi qu’il en était convenu. Il emporta la marchandise, la déposa chez lui, retourna à son travail où il arriva avec vingt minutes de retard, ce qui lui valut une remarque peu amène du « chef de la sécurité ». « J’t’emmerde pauvre couillard minable », maugréa Crassane dans sa tronche faible. Il avait une mission, lui !
Trois jours plus tard, après trois nuits blanches passées à filmer quelques allées et venues dans la rue en face de chez lui et des ombres derrière les rideaux des fenêtres de l’immeuble suspect, le tout sur fond de musique qui lui était insupportable et dont lui parvenaient faiblement les accords et le rythme, la mine défaite, des poches sous les yeux remplies d’alcool et d’heures de veille, Henri Crassane se rendit au commissariat muni d’une convocation officielle « pour affaire vous concernant ». Il était satisfait de lui, confiant malgré la fatigue qui voûtait son encolure de bête à concours de foire agricole, et n’était pas mécontent de rencontrer enfin le commissaire principal Lejeune en personne. Il fut reçu sans égard particulier et on le fit rentrer dans un bureau relativement exigu. Un homme au regard fixe, inamicalement, l’autorisa à s’asseoir.
Non ! Il n’était pas le commissaire principal Lejeune, lequel d’ailleurs n’existait pas. Par contre, cette facture était bien réelle...
Henri Crassane déglutit avec difficulté et, du fond de son être, héritage direct d’une carrière militaire consciencieuse, lâcha très fortement : « Le diable m’encule... », ajoutant pour lui-même, presque pudiquement : « J’me suis fait troncher ! »
Le brigadier Dumoulins qui venait de pénétrer dans la pièce, sans attendre l’habituel « Entrez ! », s’arrêta stupéfait et, sur un ton beaucoup plus élevé qu’il ne l’eût souhaité, s’écria : « Pardon ? »
Sous le titre : « Le diable s’en prend (par derrière) à un citoyen dévoué, tricolore mais colérique », Le Canard Enchaîné de la semaine suivante narrait de manière concise, quoiqu’avec flamme en quelque sorte, cette histoire de dupe. On apprenait qu’Henri Crassane risquait une forte amende, ainsi qu’une peine de trois mois de prison (avec sursis), pour menaces et injures assorties de violences à policier en service (une simple claque, certes en béton... à l’inspecteur Gourbe). Quant aux propos comminatoires et aux insultes majeures, proférés devant témoins assermentés, à l’encontre de personnalités politiques et membres du gouvernement, ils pourraient faire l’objet de poursuites ultérieures et distinctes. En outre, Crassane devait payer aux établissements « Concerto », s’il acceptait un règlement à l’amiable de cette affaire, des frais non négligeables d’« immobilisation et d’utilisation de matériel neuf non destiné à la location », ainsi qu’un dédommagement pour le préjudice correspondant à l’obligation, pour lesdits établissements, de vendre en solde les appareils concernés (sauf évidemment s’il désirait conserver le tout avec règlement comptant). On pouvait lire enfin, non sans sourire, que Crassane avait déposé une plainte contre l’administration des « Télécom » et contre le « ministre des postes » pour installation téléphonique défectueuse responsable de graves déboires... Le Canard terminait l’article en citant, encadrés d’« énhaurmes » guillemets, le juron qui avait pétrifié le brigadier Dumoulins, concluant savoureusement, maniant la tartufferie feinte, que la Comtesse elle-même en eût été choquée si elle l’avait pu ouïr.
Mis en ligne le 3 janvier 2007
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