Oubli direct (suite)

Publié le 25 avril 2002, mise à jour le 4 janvier 2007
par REFLEXes

Publié à l’automne 1998

Il n’est pas facile au cours d’un entretien à bâtons rompus de retenir l’essentiel ; les hypothèses et les digressions s’emmêlent, les idées émises deviennent confuses et une non-interview paraît comme telle, avec des a priori et parfois même des contre-vérités. Des détails techniques ont empêché le rédacteur d’« Oubli direct » (cf.REFLEXesn°51) - dont la bonne foi n’est pas en cause - de me demander mon accord. Il m’est donc indispensable de revenir sur certains points.

La situation générale des militants d’Action directe incarcérés est désastreuse, comme celle de tous les prisonniers qui sont depuis 11 ou 14 ans derrière les murs, et plus encore bien sûr car ils ont passé de longues années à l’isolement. Ils ont tenté par de nombreuses grèves de la faim épuisantes d’obtenir une amélioration de leur détention et une reconnaissance officielle de leur identité politique - officielle, car personne ne saurait la contester et ce n’est pas le sempiternel refrain politico-judiciaire « les faits sont des faits de droit commun » qui change quoi que ce soit - et d’être regroupés.

Aujourd’hui, Jean-Marc Rouillan, Régis Schleicher, Georges Cipriani et Nicolas Halfen, tous arrêtés dans le cadre du procès Action directe et encore incarcérés, sont en maison centrale de sécurité, disséminés dans tout le territoire. Par erreur, N. Halfen n’a pas bénéficié de la confusion de peine auquel il pouvait prétendre, le jury ayant considéré qu’il était impliqué dans un assassinat, ce qui est faux. Mais la sentence des assises est sans appel et il lui a par ailleurs été refusé une grâce ou au moins une libération conditionnelle. Il s’est marié en prison et est à présent bientôt au bout de sa peine. Cipriani, pour sa part, a craqué après des années d’isolement à Fresnes. Il a perdu une part de sa personnalité et oublié un morceau de son passé. Il s’arrange avec son psychisme actuel pour ignorer dans la mesure du possible où il est et peut-être pourquoi il y est. Schleicher, depuis l’arrêt des grèves de la faim, ne veut plus rien demander à l’administration pénitentiaire. Il continue sa lutte au quotidien, garde sa curiosité et ses capacités d’analyse face à un monde en changement. Mais sa réflexion, née en cellule hors des réalités extérieures, sans confrontation avec ses camarades - les courriers sont une gymnastique difficile entre ce qu’on peut dire et ce qu’on veut dire - ses analyses ne lui semblent avoir de l’intérêt que pour lui. Par ailleurs, Régis n’a aucune visite qui ne soit familiale. J’avais obtenu il y a quelques années du directeur de la centrale où il se trouve un permis de visite qui m’a été arbitrairement retiré par l’AP après deux occasions. J.-M. Rouillan continue de réclamer le statut de prisonnier politique, statut qui lui avait été appliqué lors d’un précédent emprisonnement sous Giscard pour son appartenance aux GARI et qui a été supprimé par les socialistes en 1981. Motivée par une volonté louable de liquider les tribunaux d’exception, cette décision a en fait également permis de proclamer qu’il n’y a plus de prisonniers politiques en France et n’a pas empêché la réapparition d’autres juridictions exceptionnelles. Depuis qu’ils n’existent plus, les prisonniers politiques sont traités au coup par coup par la chancellerie, l’AP ou simplement la direction des prisons dans lesquelles ils se trouvent, au gré des événements, des paranoïas et des phantasmes ambiants. Jean-Marc a choisi de se battre pied à pied avec le ministère et l’AP pour obtenir l’espace qui lui semble indispensable pour poursuivre la lutte et la réflexion politique commune, malgré le temps et les embûches, avec Nathalie et Joëlle. Son travail théorique remplit son emploi du temps. En dehors des visites de sa famille, il n’a qu’un camarade allemand qui vient rarement à Lannemazan étant donné la distance.

Pour ce qui est de Joëlle Aubron et Nathalie Méningon, elles sont toujours en maison d’arrêt à Fleury-Mérogis. Elles ont le droit de se voir lors de la promenade mais la vie en maison d’arrêt est plus étroite qu’en centrale. L’étiquette DPS y est plus pesante, d’autant plus que Nathalie a eu un grave accident cérébral. Cet accident n’est pas une maladie spécifique à l’enfermement et à l’isolement, il aurait peut-être pu lui arriver ailleurs. Il n’en reste pas moins que la tension permanente de la prison, le stress occasionné par l’isolement, les privations multiples oeuvrent pour approfondir les fragilités de la constitution physique et psychique. À long terme, l’hôpital est l’annexe de la prison. L’accident a été soigné correctement mais les suites en sont inquiétantes. Il semble qu’une dépression suive toujours ce genre de problème et qu’un entourage attentif de compréhension et d’affection soit nécessaire pour la surmonter. Il est évident que l’endroit où elle se trouve est tout sauf propice et que les neuroleptiques qui lui sont prescrits ne sont pas foncièrement bénéfiques. Face à cette situation angoissante, Joëlle est inquiète pour Nathalie et voudrait pouvoir veiller efficacement sur elle. Pour autant, Nathalie est rieuse, chaleureuse, battante ; elle aime la vie et a toujours été prête à la risquer dans le cadre des engagements de sa vie militante. L’image misérabiliste qui est reflétée par les médias n’est pas la sienne mais seulement celle de ce qu’on voudrait la voir devenir... et qu’elle risque de devenir sans notre détermination et notre solidarité à tous !

À cet égard, l’histoire du mariage projeté depuis l’année dernière entre Jean-Marc et Nathalie est un détail significatif. Aucun d’entre nous ne reconnaît cette institution préhistorique. Ce mariage est à la fois un acte insolite qui se veut sécurisant, comme un pont entre le passé et l’avenir, et une façon pour Jean-Marc et Nathalie de se rencontrer. La politique de l’AP est de faire traîner les choses le plus longtemps possible et le fait que Jean-Marc ait souhaité m’avoir comme témoin est prétexte à reculer encore plus cette rencontre. Par ailleurs, l’événement prend une tournure nouvelle, un peu comme un pari lancé de réunir l’intérieur et l’extérieur, et une fois de plus l’AP et la chancellerie prouvent qu’elles ne respectent aucune de leurs règles lorsqu’il s’agit des prisonniers d’AD.

Sur le plan international, la détention des prisonniers politiques est différente dans chaque pays. L’intérêt qu’ils suscitent aussi. En Belgique, les camarades des CCC devraient être dehors, mais il semble difficile d’imposer leur sortie. En Italie où ils sont beaucoup plus nombreux et où la lutte armée a été la plus développée, les prisonniers ont un soutien plus large. En Allemagne où le soutien était important, la discussion sur la guerre est finie (ou pas !) et divise l’extérieur. Mais cette question est autre que le thème premier de cet article et je ne désire pas l’aborder ici.

Les perspectives pour tenter d’améliorer la situation des militants d’AD sont presque nulles s’il n’y a pas une forte mobilisation à l’extérieur. Pour Nathalie, la seule possibilité de guérison est la libération anticipée, il n’est rien d’autre à demander ! Mendier des miettes d’espace me paraît impensable. Je laisse cette tâche aux familles et aux avocats. Ils peuvent demander plus de permis de visite, le transfert de Joëlle et Nathalie ensemble en centrale pour peu qu’elles le désirent car il est difficile de sortir d’une situation qu’on connaît et qu’on fait évoluer au fil des jours pour sauter dans un inconnu tout aussi cadré et répressif dans lequel il faudra retrouver ses repères, retisser des relations à autrui... L’époque du combat d’AD est oublié de presque tous ou occulté par certains. Ceux qui luttent aujourd’hui le font avec d’autres armes. J’essaye à travers mes luttes au quotidien de démontrer que les méthodes sont une question de moment et d’analyse de ce moment, que nous n’étions pas des desperados, que les luttes d’hier, d’aujourd’hui et de demain sont une continuité. La lutte armée ne peut pas être une lutte isolée, elle fait partie d’un combat global, appuyant les luttes sociales, issues de ces dernières et complémentaires. Alors que peut-on faire pour les militants d’AD incarcérés ? Je n’ai aucune recette toute prête. Je sais seulement ce que je voudrais faire... Ce que je peux faire... Et ce que je fais. Et j’apprécierais que ce « je » devienne un « nous ». On peut au moins leur écrire, on peut aussi leur envoyer de l’argent. Depuis ma sortie de prison, j’ai constaté que peu de camarades, de copains ou d’amis pensent qu’en prison on a besoin d’argent et la misère ambiante n’incite pas à donner un coup de main à ceux qui ont moins encore, simple geste de solidarité ordinaire et pratique. J’en ai été étonnée, puis j’ai enregistré le fait, sans plus. Ce texte ne veut pas « faire pleurer Margot » mais réveiller l’esprit d’entraide des camarades de ce côté-ci des murs. Certains, hier, ont lutté de la façon qu’ils pensaient la plus efficace et la plus utile pour conduire à une révolution, à un changement radical pour lequel nous sommes nombreux à oeuvrer d’une manière ou d’une autre. Des militants sont ou seront en prison pour des actes semblables ou différents visant le même but ou allant dans le même sens que celui des camarades actuellement emprisonnés. Répondre à leur appel aujourd’hui, c’est affirmer qu’à travers le temps, des voix se feront toujours entendre pour soutenir ces militants incarcérés. Que nous ne cesserons jamais d’être l’os dans la gorge de la répression... Jusqu’à l’étouffer !

Helyette Bess



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