Le FN, entre media et luttes intestines

Publié le 25 octobre 2010


Depuis 15 jours, la succession au sein du FN a pris un tour psychodramatique avec la publication par le journal Minute le mercredi 13 octobre d’un article exposant les projets de recomposition de l’appareil dirigeant du FN en cas de victoire de Marine Le Pen dans l’élection interne de janvier prochain.

Une de MinuteCette publication, qui venait s’ajouter à des attaques répétées de Rivarol contre la fille de Jean-Marie Le Pen a provoqué des réactions indignées du clan Le Pen contre Minute et son directeur de publication Jean-Marie Molitor. Celui-ci s’est vu en effet accuser de partialité et de conflit d’intérêt, le clan Le Pen essayant de démontrer que la prise de position du journal ne pouvait résulter que de la fonction politique de la fille de Jean-Marie Molitor qui est une collaboratrice de Bruno Gollnisch. Le fait est que la fille de Jean-Marie Molitor semble être très proche d’Yvan Benedetti, lui-même pilier de la mouvance pro-Gollnisch. Or, sans ignorer le fait que cet article, étant donné son caractère très sensible, a forcément reçu l’aval de M. Molitor pour publication, il nous semble que l’origine de cette « torpille » est peut-être à rechercher ailleurs, en l’occurrence chez le rédacteur en chef du journal, Bruno Larebière, par ailleurs membre du Bureau Exécutif du Bloc Identitaire.

Théoriquement cette piste n’est pas la bonne. Le Bloc et Marine Le Pen sont en effet officiellement sur un pacte de non-agression depuis la mi-mai 2008, date à laquelle Marine Le Pen avait demandé à rencontrer les dirigeants identitaires et Fabrice Robert en particulier. Cette rencontre parisienne s’était traduite dès le conseil national frontiste du 31 mai 2008 par un discours de la fille Le Pen largement interprété comme une « main tendue aux identitaires » [1]. Depuis, cette ligne ne s’est pas démentie, entretenue par des contacts directs ou indirects, et malgré les tensions avec certains proches de Marine le Pen, en particulier l’équipe de Nations Presse Infos, au premier chef Louis Aliot, mais également feu Jacques Vassieux et Christian Bouchet sous ses différents pseudonymes. Rien ne devrait donc permettre de supposer que Bruno Larebière ait eu un quelconque intérêt à tenter d’influer sur une succession frontiste somme toute plutôt favorable aux Identitaires.

Bruno LarebièreSauf que les journalistes du Monde en charge de l’extrême droite ont pu écrire un article et publier la photographie de la couverture du numéro de Minute [2] avant même qu’il ait été publié et soit disponible dans les kiosques, soit dès le 12 octobre. Il a bien fallu que quelqu’un leur transmette et qui donc sinon le rédacteur-en-chef, c’est-à-dire Larebière, était le mieux placé pour le faire ? En agissant ainsi, celui-ci était certain d’assurer à ce numéro un retentissement bien supérieur au simple intérêt manifesté par le petit milieu frontiste et cela a magnifiquement réussi puisque même la radio France-Infos a évoqué l’article du blog de ces journalistes le 13 octobre au matin. Mais dans quel intérêt ? Certes Marine Le Pen et les Identitaires se sont entendus sur un pacte de non-agression mais si on observe un peu plus finement les questions de stratégie politique, les Identitaires n’ont aucun intérêt à ce que la fille Le Pen réussisse son OPA sur la vieille formation nationaliste. Quoique dotée d’un « logiciel politique » différent de celui des Identitaires [3], en particulier sur la question européenne, elle représente par son charisme, sa maîtrise des media et sa volonté affichée de rompre avec l’extrême droite nationaliste la plus rance un véritable danger pour les Identitaires car elle peut permettre au FN de sortir du ghetto droitiste. Bien plus qu’un FN « mariniste », le Bloc Identitaire aurait besoin d’un FN ramené à un stade groupusculaire. Le seul moyen d’atteindre cet objectif serait que le FN soit de nouveau confronté à une scission. Le parti, exsangue, ne se relèverait alors pas d’une telle épreuve. Or ce spectre de la scission n’est plus seulement un fantasme puisque c’est une menace agitée à mots couverts par Marine Le Pen dans le cas d’une victoire de Bruno Gollnisch en janvier prochain. La fille Le Pen refuse en particulier toute idée de « ticket » Gollnisch-Marine Le Pen avec un partage des compétences entre direction du parti et candidature à la présidentielle 2012 [4]. L’explosion du FN dégagerait un espace politique pour le candidat identitaire dont nous indiquions ici que ce sera sans doute Arnaud Gouillon, actuel dirigeant de Solidarité Kosovo. La violence de la réaction lepéniste à l’article de Minute montre que celui-ci a touché son but car il donne des arguments à une base FN plutôt acquise à Bruno Gollnisch et susceptible de renforcer son influence d’ici le congrès. Le Minute de cette semaine – en date du 20 octobre – montre qu’un bras de fer de longue durée est engagé entre l’équipe du journal et le clan lepéniste puisqu’un article signé d’Antoine Quéraly (Bruno Larebière ?) attaque un domaine très sensible de la PME lepéniste : l’argent du parti, par l’entremise de l’association COTELEC.

Ce n’est cependant pas la première fois que des journalistes jouent un rôle ambiguë dans les luttes intestines qui agitent le FN et qui mouillent les Identitaires. Le 3 octobre 2008, Libération, sous la plume de Christophe Forcari, publiait un drôle de petit article intitulé « Marine sur un air de nazi rock ». Drôle car peu compréhensible par le commun des lecteurs du quotidien et d’un intérêt très relatif pour ces derniers. Le journaliste y rappelait le passé relativement sulfureux de Robert Ottaviani qui, au début des années 1990, militait dans la mouvance skinhead et fut le chanteur d’un groupe de RAC (Rock Against Communism) baptisé Ultime Assaut dont l’un des titres rendait hommage aux volontaires français de la LVF qui combattirent avec les Allemands sur le front de l’Est à partir de 1941 [5]. Connu seulement de ceux qui suivent de très près la mouvance nationaliste, le militant était en fait visé pour son rôle dans les réseaux de soutien à Marine Le Pen. Le début de l’automne 2008 avait en effet vu la création d’Energie Bleu Marine, un réseau de soutien à l’action politique, à la personne et à la candidature élyséenne de la vice-présidente du FN [6]. Or cette association était présidée par l’ancien militant FN puis MNR Robert Ottaviani dont l’itinéraire politique était chargé : secrétaire départemental FNJ de l’Essonne puis directeur national adjoint du FNJ de 1993 à 1996, bras droit de Samuel Maréchal, tout en étant rédacteur en chef du Lien, bulletin interne du DPS ; fâché avec Maréchal, Ottaviani était devenu administrateur provisoire du MNJ et était intervenu à ce titre lors du meeting du Front de la Jeunesse en février 1999 ; le délitement du MNR l’avait vu revenir lentement au bercail lepéniste au cours des années 2000. À peine l’association venait-elle d’être portée à la connaissance du public (et notamment sa branche girondine, Bordeaux Bleu Marine, fondée par le même Ottaviani) que l’article de Christophe Forcari venait torpiller l’initiative en compromettant la stratégie de dédiabolisation et de lissage que la fille Le Pen entend mettre en œuvre depuis 2002. Le journaliste ironisait d’ailleurs sur « les nostalgiques de la Seconde Guerre mondiale qui ne la lâchent pas d’une semelle ». À l’évidence C. Forcari répercutait ainsi une information que des gens bien intentionnés lui avait fait passer. Mais qui ? Plusieurs mouvances pouvaient à vrai dire avoir intérêt à torpiller l’initiative Energie Bleu Marine et Robert Ottaviani. La plus évidente est bien sûr la mouvance pro-Gollnisch, bien décidée à barrer la route de la direction du parti à la fille Le Pen. Mais il en est une autre avec la mouvance regroupée à l’époque derrière Alain Soral, alors en pleine phase d’incrustation au FN , et qui voyait d’un très mauvais œil les contacts entre Marine Le Pen et les Identitaires. Or Robert Ottaviani entretenait de très bons termes avec le Bloc, ne serait-ce que par le biais de Fabrice Lauffenburger, ancien lui-aussi du groupe Ultime Assaut et alors dirigeant de Jeune Alsace, mouvement associé à Alsace d’Abord et au Bloc Identitaire. Il aurait donc pu servir d’intermédiaire dans un approfondissement du « pacte de non-agression ». À l’époque ce fut cette origine de la fuite qui fut soupçonnée par Marine Le Pen et les Identitaires et en particulier Christian Bouchet et Laurent Latruwe. Pour notre part, nous ne saurions trancher.

Dans ces deux exemples, on constate que les acteurs des luttes internes au FN savent très bien utiliser les media, pourtant habituellement vilipendés comme outils du système, pour avancer leurs pions. Reste à savoir le degré de manipulation et surtout de conscience de celle-ci par les journalistes concernés. Mais c’est tout le coeur du journalisme politique !



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[1] C’était d’ailleurs le titre de l’article du Monde qui rendait compte de la réunion. Les « mégrétistes » étaient alors la cible de la même opération de séduction.

[2] Cf le début de notre article.

[3] Quoique… Marine Le Pen est en effet réputée pour son inconstance, dans tous les domaines, et sa rhétorique politique est donc tout à fait susceptible de changer au gré des vents dominants l’opinion.

[4] Elle l’a en paticulier réaffirmé lors de l’émission d’Henry de Lesquen sur Radio Courtoisie le 11 octobre dernier.

[5] Les proches d’Ottaviani essayèrent de faire passer Ultime Assaut pour un groupe de RIF, c’est-à-dire un groupe de rock nationaliste plus gentillet qu’un groupe skinhead. Il suffit d’aller faire un tour sur la page exposant le catalogue du label Rebelles Européens pour voir qu’il n’en était rien.

[6] Celle-ci approuvait d’ailleurs cette initiative dans un entretien à Minute le 1er octobre 2008.

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